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Quel privilège zoreil ?


Actuellement à la Réunion s’expriment des tensions entre créoles (natifs de l’île) et zoreil (natifs de France hexagonale) qui pointent, parfois légitimement un « privilège zoreil » dont seraient victimes les créoles dans la vie publique, administrative et culturelle de l’île.


Je voudrais apporter ici ma contribution à ce débat, non pour amplifier la polémique, mais pour susciter un dialogue constructif.



Un « privilège zoreil » à mettre en dialogue


J’ai ressenti ce « privilège zoreil » quand j’animais des formations au CHU de St Pierre avec des infirmières et aides-soignantes créoles qui évoquaient l’autoritarisme dominateur de certains médecins qui ne voulaient pas prendre en compte les spécificités locales. Je l’ai ressenti aussi quand j’ai remarqué que, devant moi, zoreil, certains créoles se sentaient mal-à-l’aise ou se tenaient à distance, et j’ai cru ressentir qu’ils me voyaient d’abord comme l’héritier du peuple colonisateur et esclavagiste. J’ai vu sur les murs les affichages « zoreil dehors ». J’ai vu certains zoreils venir vers moi et j’ai dû parfois refuser qu’on me fasse passer devant des créoles. J’ai animé des groupes de supervision pour des professionnels à la Réunion : j’ai mesuré la difficulté de faire entendre aux directions zoreille ou créole de ces organismes, ce que les professionnels exprimaient sur leurs conditions de travail. Cela m’a d’ailleurs valu deux fois d’être remercié sans dialogue possible.


Oui ce débat sur le « privilège zoreil » me paraît légitime s’il permet à chacun de s’exprimer et de s’accueillir mutuellement avec nos sensibilités différentes parfois exacerbées par notre histoire.


Et moi, mon privilège zoreil ?


Je souhaite me laisser interroger moi-même par cette question : comment ce privilège zoreil m’a-t-il ou non favorisé ?

Natif de Lorraine et ayant passé toute ma vie en France hexagonal jusque-là, j’ai presque 60 ans quand je débarque à la Réunion pour raison professionnelle en avril 2006. J’ai été sélectionné par les centres hospitaliers de la Réunion pour donner des formations à des personnels hospitaliers. Tout ce qu’il faut pour être suspecté d’attitude dominatrice, puisque c’est encore un zoreil qui vient former des créoles.


Un ami zoreil implanté à la Réunion depuis longtemps m’avait dit à mon arrivée : « les créoles seront gentils avec toi, mais tu ne seras jamais invité à manger chez eux. » 20 ans après, aujourd’hui en 2026, j’ai ce privilège merveilleux d’avoir plus des ¾ de mes amis à la Réunion qui sont des créoles. Patricia, créole originaire de St Joseph, m’a fait connaître sa grande famille et m’a invité à venir fêter en famille chaque Noël et de nombreux anniversaires. Grâce à eux, j’ai appris que Noël pouvait être vraiment Noël en pique nique joyeux sur la plage, et pas seulement dans l’ambiance chaleureuse au coin du feu et du sapin enneigé de Lorraine. La famille de Patricia est devenue ma famille de cœur créole.


Nadine et Eliard et leurs enfants m’ont accueilli souvent dans leur gîte de Bras Sec, à Cilaos, nous avons beaucoup échangé sur nos parcours de vie parfois bousculé. Récemment, ils m’ont écrit : « C’est le seul homme capable de faire partie intégrante de notre famille tout en restant l'un des plus grands mystères de la famille (…) Dans les tempêtes de ces dernières années, il a été ce rocher silencieux, mais solide, sur lequel on a pu s'appuyer. Comme quoi, on n'a pas besoin de parler la même langue pour se comprendre. Il suffit parfois d'un peu de silence partagé, d'un coup de main dans les champs de lentilles et d'une présence fidèle pour devenir le "père spirituel" qu'on n'attendait pas. » Ces mots m’ont touché et je leur ai dit à quel point j’avais été touché de me sentir « adopté ». Quel privilège d’être considéré comme l’un des leurs, tout en restant pour une part un mystère car si différent !


Sylvie est guadeloupéenne, elle a passé 10 ans à la Réunion comme psychologue, en particulier dans l’accompagnement de jeunes mahorais vivant à la Réunion séparés de leur famille. A l’époque, nous avons souvent échangé sur nos postures humaines et professionnelles. Elle travaille maintenant comme psychologue auprès des gendarmes de Guyane. Et elle est mariée à Téa, qui est tahitien ! Bref, la reine des DOM ! J’ai été très touchée quand elle m’a annoncé qu’elle faisait le voyage depuis la Guyane pour venir à la fête de ma « famille de cœur » que j’organisais en mai dernier en Ardèche. Quel privilège, ces liens nourris de nos diversités culturelles, des liens si forts qui franchissent les océans pour le bonheur de retrouver l’univers de l’autre !


Une élue créole m’écrit ceci : « Tu m’as aidée à trouver cet équilibre si précieux : marcher sur deux jambes solides, celle de l’empathie et celle de l’assertivité. Dans les moments exigeants, tu as été un soutien vrai, discret et déterminant. Une présence qui fait du bien, qui éclaire sans jamais écraser, qui soutient sans jamais juger. » Quel privilège pour moi de pouvoir soutenir, c’est-à-dire porter par en dessous, d’un soutien qui permet à l’autre de faire son chemin, plutôt que de vouloir diriger, imposer, écraser en se croyant au-dessus !

Je pense aussi à Isabelle, Hervé, Marie-Laure, Catherine, Patricia, Philippe, Delphine, Rose-May, Denise, Magalie, Nathalie, Evelyne et tant d’autres, la plupart créoles et certains zoreils, qui viennent ou sont venus participer chaque mois à des groupes de parole, pour partager des évènements personnels, familiaux ou professionnels, des questionnements intérieurs, des bonheurs ou des détresses, dans le respect, la sincérité, toujours sans jugement… Quel privilège de recueillir ce qui se produit en eux et entre eux quand je ne suis pas celui qui enseigne, mais celui qui facilite l’expression, crée les conditions du respect et de la bienveillance, de l’échange, et des évolutions permises par le partage.


Je pense enfin à tous ceux et celles qui sont venus chez moi pour un entretien individuel : progressivement, ils osent enfin dire et déposer ce qu’ils ont sur le cœur, ils désinfectent et cicatrisent leurs blessures intérieures, ils explorent leurs ressources personnelles. Ils ouvrent leur univers familial, ils peuvent vivre et laisser jaillir leurs émotions, ils se sentent enfin libres dans cet espace protégé. Certains découvrent que leur mémoire inconsciente d’esclavage les maintient dans des attitudes de silence, dans des postures d’infériorité ou de soumission, dans l’acceptation d’une autorité sans dialogue, dans la peur de ce que les autres vont penser… Quel privilège d’être témoin de toutes ces éclosions libératrices. Quel privilège d’expérimenter cette confiance réciproque qui libère la parole malgré nos diversités créole-zoreil, malgré nos différences d’âge, de sexe, de religion. Privilège d’être simplement des humains qui s’écoutent mutuellement dans le respect et la délicatesse.


Le privilège d’apprendre de l’autre


Gilbert Aubry, évêque de la Réunion pendant presque 50 ans, m’a souvent dit que le créole réunionnais a un tempérament volcanique, parfois à fleur de peau. Des adultes en formation professionnelle ou en entretien personnel m’ont souvent dit : « nous créoles, nous sommes susceptibles » A l’évêque comme aux professionnels, j’ai souvent répondu : « vous n’êtes pas les seuls. Les zoreils aussi peuvent être colériques et avec une sensibilité blessée à fleur de peau. »  J’ai cependant appris à découvrir à la Réunion combien l’histoire coloniale et la mémoire d’esclavage donnaient un caractère spécifique souvent inconscient au tempérament et aux postures des créoles et aux relations créoles-zoreils. Il est nécessaire de traiter ces ressentis avec beaucoup de délicatesse et de respect.


J’ai beaucoup appris depuis 20 ans que je suis à la Réunion. Comme j’avais beaucoup appris lorsque l’étudiant de 20 ans que j’étais en 1968 a effectué deux ans de coopération au cœur de la forêt centrafricaine : déstabilisé dans mes concepts et mes modes de vie occidentaux, j’y avais découvert à l’époque la sagesse des anciens : ils ne savaient ni lire ni écrire, mais leur compétences dans l’art de la palabre permettaient à leurs ethnies de vivre en paix dans des contextes difficile.


En arrivant à la Réunion à l’orée du 3ème âge, une nouvelle étape imprévue m’attendait, personnelle et professionnelle. J’avais beaucoup d’expérience à 60 ans passés. Mais en me mettant à l’écoute de ce pays et de ce peuple tout autre que le mien, j’ai été conduit à l’humilité : il s’agissait pour moi de découvrir d’autres modes de croire, d’autres façons de penser et de réagir, d’autres modes et rythmes de vie, d’autres conditions du vivre-ensemble pour des populations d’origines différentes, d’autres mémoires collectives douloureuses, souvent enfouies mais très réactives. Découvrir l’autre et rester moi-même, dans une démarche d’enrichissement mutuel. Quel privilège pour le zoreil que je suis de rester un apprenti à l’âge de la retraite et de m’enrichir de si belles façons.


Il y a quelques jours, j’évoquais le projet et le contenu de cette émission avec une amie créole. Elle dit alors : « s’il est légitime de parler de privilège zoreil, il faut aussi parler du privilège créole ».


En 1998, j’écrivais ceci à partir de mon expérience en Centrafrique, et je l’applique bien volontiers à notre débat d’aujourd’hui sur le privilège zoreil : « L’inconfort de cette altérité m’est apparu comme condition de l’échange : il s’agit de sortir de soi, sans pouvoir vraiment entrer « chez » l’autre ; cela crée une distance, une tension et une frustration incontournables pour que chacun reste « l’autre » à la rencontre de « l’autre »... C’est dans cet espace de distance que peut se construire la fécondité de la relation. »



Marc THOMAS


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