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Aimer ses ennemis ?


C’est une injonction de Jésus dans l’Évangile (Mt 5, 43-45) :

 

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.

 

Cette injonction nous paraît si difficile à vivre, peut-être inacceptable.

Et pourtant, en écoutant une jeune mère de famille réunionnaise, j’ai pensé qu’elle mettait cet Évangile en pratique, peut-être sans le savoir.



C’est lors d’un pique-nique du dimanche dans un sous-bois au bord d’un torrent, dans la tradition créole. Nous échangeons entre amis en mangeant le carri. Clotilde (prénom d’emprunt) évoque des personnes de sa famille avec lesquelles elle n’a pas de relations en raison de tensions et de jalousies familiales.

 

Elle dit qu’elle ne peut pas partager leurs opinions ni certains aspects de leurs comportements contraires à ses propres valeurs. Mais elle ajoute aussitôt :

 

Je ne les juge pas. Et ce n’est pas parce que je désapprouve certaines choses chez eux que ce sont des mauvaises personnes. Je ne partage pas leurs idées, mais ça ne veut pas dire que toute leur personnalité est mauvaise. S’ils sont parfois dans la déviance, ce n’est pas sans raison : peut-être ont-ils souffert ou vécu des événements qui les ont blessés. Je ne les excuse pas, mais j’essaie de comprendre. Je les aime pour ce qu’ils sont, sans approuver ce qu’ils font.

 

C’est comme le Président russe Poutine : je ne peux pas accepter ce qu’il fait à l’Ukraine et la manière dont il ment à sa population. Je suis prête à lutter pour la liberté des peuples, mais je ne vois pas Poutine comme un démon. J’aimerais comprendre pourquoi il a besoin d’être autoritaire pour exister.

 

Je suis très touché par les paroles de Clotilde et sa capacité à nommer des actes qu’elle réprouve et condamne sans juger ni haïr la personne qui les pose. Elle a manifestement tout compris de la manière de créer des relations saines et sans violence sans accepter les injustices. Je crois que c’est exactement cela « aimer ses ennemis » : loin d’approuver leurs erreurs ou les horreurs, sachant même les dénoncer comme Jésus lui-même dénonçait les agissements des scribes et des pharisiens, mais en croyant toujours qu’en tout homme, même le pire, il y a une part qui reste digne et qu’il est toujours possible de changer.

 

Je demande alors à Clotilde : « Comment en es-tu arrivée à une posture si juste et si difficile à atteindre ? Où as-tu appris cela ? » Elle me répond aussitôt :


Ça, c’est mon papy qui me l’a appris. Mon papy était plein d’amour. Il était toujours à l’écoute, attentif à chacun. Il était juste et vrai. Il ne jugeait pas les autres, il ne disait jamais de mal des gens. Il préférait se taire que de faire des reproches qui humilient. C’est mon papy qui m’a appris tout ça !


Et Clotilde continue longuement à évoquer avec beaucoup d’émotion ce papy si précieux pour elle.  Et elle ajoute plus tard :

 

Cette posture que je m’efforce à tenir, bien que pas toujours évidente car la colère et les incompréhensions peuvent parfois être plus forts aussi, je la dois aussi à l’Amour et au sens de la famille que j’ai reçu de mes parents. « Si tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas où tu vas. » Pour moi si tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas non plus comment y aller.

 

Merci à ce papy, à tous les papys et mamies, merci à ces parents et à tous les parents, grands frères, enseignants et éducateurs qui savent transmettre aux plus jeunes les repères solides et fraternels pour se construire sur des valeurs d’humanité. Gratitude à toutes celles et ceux que nous croisons dans notre vie et qui inscrivent en nous des postures indélébiles de sincérité, de justesse et de fraternité universelle.

 

J’ai pourtant envie d’ajouter quelque chose que je destine directement à Clotilde : oui, tu as eu la chance que ce papy te transmette le meilleur de lui. Mais cela ne suffit pas à te donner la belle posture que tu as aujourd’hui. Car d’autres ont reçu les mêmes repères mais ne les ont pas accueillis, ou les ont perdus en se laissant emporter par l’appât du gain, du pouvoir, du moi d’abord.

 

Si tu es aujourd’hui la digne petite fille de ton papy, c’est aussi parce que tu as pu cultiver ce qu’il a semé en toi. Si toi aussi tu es capable d’aimer les personnes sans accepter leurs fautes, c’est parce tu as fait des choix constructifs dans ta vie. Dans les épreuves que tu as peut-être traversées, tu as fait appel à tes ressources intérieures plutôt que d’accuser le monde entier de tes épreuves. Tu privilégies sûrement la solidarité et l’amour à ton seul intérêt personnel.

 

C’est vrai pour toi Clotilde, et pour bien d’autres : nous n’aimons pas nos ennemis par des grands sentiments ni des grandes déclarations, ni seulement par des prières qui risquent parfois de nous dispenser d’agir. Il ne s’agit pas non plus de rejoindre le monde des bisounours en oubliant leurs injustices. Nous pouvons aimer, même nos ennemis, et celles et ceux dont « la tête ne nous revient pas » par des choix et des postures sincères et ouvertes dans notre vie quotidienne, en distinguant toujours la personne et ses actes.

 






Marc THOMAS


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