Le courage de la séparation
Le titre de cette émission vous choque peut-être… ou vous interroge… Avant de m’en expliquer, je vous prie de lire ou d’écouter avec le cœur ouvert ce partage en confiance que m’a adressé une amie de longue date…

Bonjour Marc, quelques lignes pour te témoigner de mon histoire. Ma foi a toujours été le fil conducteur de la vie et c’est par tout ce que j’ai pu vivre avec toi durant toutes ces années d'enfance qui l’a nourrie.
Cette année je dois faire face à une rupture de contrat. Je vais divorcer après 24 ans de mariage, 3 enfants et un engagement pris pour moi pour la vie. Alors comment faire pour se pardonner à soi soi-même ?
Le 15 août quand Patrick Richard a chanté j’ai prié et pleuré aussi tellement comme un exutoire à ma souffrance et une explication en musique avec Dieu face à ma décision. Tant d'efforts toutes ces années avec mon mari face à l'alcool, la dépression, l'abnégation du monde paysan qu’il a toujours malgré tout. J’ai tout accepté, pardonné, tenté de protéger mes enfants mais je ne les ai pas entendus, tous les trois quand il y a deux ans ils m’ont crié : « qu’est-ce que tu attends pour divorcer ? »
Eh bien je ne voulais pas rompre mon engagement devant Dieu. Je suis allée jusqu'à aller m'expliquer sur la tombe de ma grand-mère maternelle pour m'excuser d'avoir choisi de finir cette vie commune. Pourtant après trois mois de séparation physique, la culpabilité qu’il soit parti, le fait que j'habite avec le dernier de 16 ans dans notre grande maison est terrible. Je dois apprendre à ne plus être son infirmière et le laisser faire ses choix. Mais que c’est dur car l'amour est là et ça c’est terrible.
Dieu me parle et me donne son amour. Depuis ce jour du 15 août, je sais qu’il ne me juge pas et aujourd’hui j’arrive à m m'asseoir à l’église et à prier sans fondre en larme. Le chemin est long, très long vers l'acceptation de devenir une femme divorcée. De ne jamais plus avoir la même vie de famille, jamais. Faire face à mes enfants aussi et au regard des autres.
Alors oui la problématique n’est pas ce que l’Église dit, mais ce que l'on s'autorise à soi-même. L'amour restera toujours et je vais devoir faire avec. Pour autant la souffrance d'une relation devenue toxique n’est plus possible.
Voilà Marc, je continue à prendre soin de moi, de mes enfants, et à distance de mon mari aussi. Infirmière je ne peux faire autrement, mais je vais vers une autre vie, un jour après l’autre, dans la foi et avec l'amour de mes parents. Voilà je t’embrasse.

Après avoir lu ce témoignage, peut-être comprenez-vous mieux le titre que je lui ai donné : le courage de la séparation.
Courage car ce divorce est la conséquence d’un écartèlement intérieur entre un désir de fidélité à un engagement pris, un amour qui demeure malgré les obstacles, un choix pour protéger ses enfants, son mari malade et elle-même. Une séparation, c’est rarement aussi simple que « on s’est aimé, mais on ne s’aime plus ». C’est souvent un amour devenu blessure, une relation devenue toxique, une protection décapante mais nécessaire à la survie de chacun…
Courage car la confusion des rôles pervertit l’amour. Il n’est ni possible ni souhaitable d’être dans la durée l’infirmière ou le psychologue de son conjoint. Sauf urgence absolue, la déontologie interdit au médecin d’opérer un membre de sa famille. On ne peut être à la fois victime et soignant de la maladie de l’alcoolisme d’un proche. Et la distance nécessaire à l’empathie du psychologue ne lui permet pas d’être amoureux de son patient.
Courage car on a cru sincèrement à un amour indéfectible et on s’y est engagé, et la vie et l’évolution de chacun nous confronte à l’échec. « Personne ne t’a condamnée, dit Jésus à la femme adultère, moi non plus je ne te condamne pas » (Jn 8, 11). Or nous-même nous nous condamnons même si nous sommes séparés sans être adultère, et nous nous culpabilisons de n’avoir pas pu tenir notre engagement. Pourtant, quand la relation est devenue toxique par la maladie, la dépression, l’infidélité ou toute autre raison, quand l’amour devient blessant et destructeur de soi et de sa famille, vouloir tenir coûte que coûte un engagement pris dans la foi en un amour vivifiant deviendrait incongru. La personne qui témoigne ci-dessus dit très bien que son amour demeure, mais qu’il était nécessaire pour le bien de tous de se séparer pour sortir d’un climat mortifère.
Quand des chrétiens montrent du doigt les divorcés, comme le pharisien qui se croyait juste montrait du doigt le publicain, ils devraient suspendre tout jugement, relire le témoignage ci-dessus qui ressemble à la prière du publicain justifié par Jésus, et ils devraient aussi s’interroger sur leur propre fidélité et sur la qualité de leur amour, au-delà de la façade qu’ils veulent donner.
Que devient le mariage quand l’amour n’est plus ? Ou quand l’amour est blessé, blessant ou toxique ? Le Dieu de la Bible ne peut pas vouloir forcer les femmes battues, les enfants violés ou violentés, les couples déchirés à rester ensemble pour être fidèles coûte que coûte à leur engagement. Le Dieu de la Bible et de l’Evangile ne veut qu’une chose : protéger chaque être humain et chaque famille de toute violence, et restaurer les conditions d’un amour protecteur et constructif, même au prix de la séparation. C’est pour cette raison que l’Eglise n’a jamais interdit la séparation.
Le mariage à l'Eglise n'est pas une prison. Il est des circonstances où l'amour n'est plus, où l'amour devient toxique et destructeur. La séparation est alors la seule alternative pour pouvoir continuer à respecter l'autre, pour respecter ses enfants et pour se respecter soi.
Le mariage est un sacrement, c’est-à-dire un signe visible et efficace de l’amour de Dieu pour le monde aujourd’hui. Cet amour de Dieu est indéfectible et éternel, le mariage en est le signe. C’est pourquoi le divorce n’existe pas dans l’Eglise catholique, et la possibilité d’un nouveau mariage n’est pas possible.
Pourtant je me questionne à partir de la théologie des sacrements. Il faut toujours une réalité matérielle pour célébrer un sacrement. S’il n’y a pas de pain et de vin, il n’y a pas d’Eucharistie possible. S’il n’y a pas d’eau, il ne peut pas y avoir de baptême. S’il n’y a pas d’huile, il ne peut pas y avoir de sacrement des malades ou d’ordination… Quelle est la réalité matérielle du sacrement de mariage ? C’est l’amour vécu entre une femme et un homme et exprimé dans l’échange des consentements.
Comme la présence réelle est liée à l’existence du pain et du vin consacrés et cesse une fois qu’il n’y a plus de pain et de vin, de même la présence de Dieu manifestée dans le sacrement du mariage cesse quand l’amour n’est plus là, quand l’un des deux meure par exemple… Je me permets donc cette question : n’y a-t-il que la mort pour rendre possible un autre mariage ? Lorsque l’amour ne peut plus être vécu, lorsque cet amour est devenu blessant et toxique, lorsqu’il n’y a plus d’amour, que devient le sacrement ?
Je me permets d’interroger l’Eglise catholique. Etes-vous sûr que cette présence de Dieu demeure dans un amour blessé, blessant, toxique, conflictuel et parfois violent ? Êtes-vous sûr qu’il ne serait pas possible de reconnaître et de célébrer la présence de Dieu dans l’amour de couples et de familles recomposées qui puisent dans leurs valeurs et parfois dans leur foi l’énergie de reconstruire les conditions d’un amour protecteur et épanouissant ? Êtes-vous sûr que ce n’est pas se comporter comme le pharisien de l’Évangile que de refuser la communion à des couples qui ont reconnu leur échec et qui ont reconstruit une vraie famille nourrie d’un amour sincère ?
Il me semble qu’il est temps de contempler la rencontre du Christ avec la femme adultère, la Samaritaine aux 7 maris, le publicain du Temple et Zachée le collecteur d’impôts voleur…
Contemplons ces postures du Christ et transposons-les dans nos pratiques…
La prochaine émission fera le point sur la réflexion en cours sur l’accès aux sacrements des divorcés remariés dans l’Eglise catholique, à l’initiative du Pape François puis du Pape Léon XIV.


Marc THOMAS




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