Apprivoiser ma colère
Je commence aujourd’hui par l’attitude que je vous propose de vivre cette semaine, et ma chronique développera ensuite cette attitude. La colère, souvent confondue avec la violence est souvent si mal vue qu’il est bon de rappeler sa légitimité, son intérêt et la manière de la traverser.


LA COLÈRE EST MAL VUE
Oui la colère est souvent très mal vue : confondue avec la violence, il arrive à des parents de dire à des enfants : « ce n’est pas bien de te mettre en colère, c’est vilain la colère » ou encore pire : « tu es méchant, calme-toi, va dans ta chambre et tu reviendras t’excuser ». Ainsi l’enfant risque d’apprendre très tôt à ravaler sa colère, à l’associer au mal… Combien d’adultes parmi nous restent aujourd’hui hantés et intoxiqués par des colères de jadis ou plus récentes. Combien d’adultes d’aujourd’hui ravalent encore leur colère, se taisent, et ruminent parfois des années des colères jamais exprimées. Combien d’adultes chrétiens continuent aujourd’hui de s’accuser et d’aller se confesser de leur colère, oubliant que Jésus-Christ lui-même s’est mis en colère plusieurs fois dans l’Evangile, contre les marchands du Temple, contre les pharisiens…
LA COLÈRE EST UNE ÉMOTION LÉGITIME
Il est temps d’accueillir nos colères comme des émotions légitimes, de les apprivoiser et de les canaliser pour qu’elles ne se transforment pas en violence.
La colère est une émotion aussi légitime que toutes les autres : elle est une réaction face à une situation jugée inacceptable, frustrante, humiliante, injuste. Elle nous faitt dire non, elle nous fait dire stop quand la situation devient insupportable ou dangereuse.
La colère est un signal d’alarme qui vient de mon être intérieur en danger : elle me signale que mes limites sont atteintes, elle m’alarme du danger, elle m’intime l’urgence de me protéger, de me mettre dans une attitude de défense. Ainsi la colère me sauve la vie.
LA COLÈRE REFOULÉE EST TOXIQUE
Dans ce contexte, refouler ma colère augmente le danger et m’intoxique. Nous savons les conséquences de nos colères ravalées : nous devenons irritables. Après une colère au travail, nous risquons de déverser notre énervement à la maison. Ou bien nous nous enfermons dans une rumination d’aigreur et de haine toxiques. Ou bien même nous sommes déstabilisés, nous nous culpabilisons de n’avoir pas su réagir ou nous défendre, jusqu’à somatiser ou tomber en burn-out… : irritabilité… déverser sur un autre… déstabilisation culpabilisante… somatisations
Le psychosociologue Thomas d’Ansembourg écrit : « Enterrer une colère, c’est enterrer une mine. » Oui, la colère refoulée risque à tout moment de remonter à la surface, de nous exploser à la figure ou de nous conduire à des actes violents. Je m’en veux, je lui en veux, je leur en veux, et la moindre contrariété me fait passer à l’acte. La violence est souvent le fruit empoisonné d’une colère enfouie.
Le psychanalyste chrétien Denis Vasse écrit ceci : « plus (la colère) est blanche, c’est-à-dire sans expression, (…), plus elle est destructrice : au lieu de trouver une issue dans les mots, l’affect s’empare du corps dans le passage à l’acte. »
TROIS PISTES POUR APPRIVOISER ET CANALISER MA COLÈRE
D’abord prendre soin de ma souffrance : le psychiatre Jean-Paul Austruy écrit : « Derrière la colère se cache toujours une souffrance. S'emporter à tout bout de champ et contre n'importe qui, c'est une façon de détourner l'énergie du désespoir pour ne pas regarder sa souffrance en face. »
Quand je me mets en colère, en général je parle de l’autre par des accusations et des reproches, et parfois même je crie sur l’autre des insultes, confondant ce qu’il a dit ou ce qu’il a fait avec ce qu’il est : alors je juge sa personne, je l’insulte et le traite de tous les noms, et certains vont jusqu’à frapper et faire violence..
Si tu veux traiter ta colère et te protéger de l’injustice, lâche l’autre pour l’instant, prends soin de toi, nomme ce que tu ressens, exprime-toi à toi-même ce qui te fait mal, ce que ça te fait. Quand tu te blesser avec un outils ou contre un rocher, tu ne passes pas des heures à crier sur l’outils ou à taper sur le rocher, mais tu commences par soigner ta plaie !
Si tu as besoin de crier les insultes qui te viennent à propos de l’autre, va les crier tout seul dans la nature, dans un endroit où personne ne t’entend : vide ainsi ton trop plein, mais ne le déverse jamais sur l’autre car il te reviendrait en boomerang !
Nommer les faits et évaluer les actes : la première piste t’a permis de prendre un peu de distance, de vider ton sac et d’apaiser un peu ta souffrance. Mais ça n’a pas réglé le problème ou l’injustice qui a déclenché ta colère. C’est le moment de dire le plus objectivement possible, non plus ce que ça t’a fait, mais ce qui s’est passé réellement. Il s’agit de nommer les faits, de te souvenir des paroles, de dénoncer ce qui est une insulte ou un délit. Il est utile de faire cela avec des personnes de confiance.
Tu peux aussi vérifier auprès de témoins de la scène que c’est bien cela qui s’est passé, et éventuellement de corriger une interprétation des faits qui ne correspondrait pas à la réalité. Car parfois nous n’entendons pas vraiment ce que l’autre nous dit ou nous interprétons mal ce qu’il fait : en effet, ça réveille en nous de vieilles blessures qui n’ont pas été traitées en temps voulu et qui viennent alourdir ce qui se passe aujourd’hui..
Éviter la violence en mettant « des mots sur les maux ». Les deux premières pistes t’ont permis d’établir les faits et de faire le tri entre ta colère et les faits qui l’ont déclenchée. Vient maintenant le temps de traiter les faits pour ne plus les subir : il s’agit alors de sortir du silence toxique et d’oser sortir du refoulement de la colère. Il s’agira toujours de remplacer le désir de violence réactivée par des mots médiateurs
Ça peut être le moment d’écrire non pas ce que tu reproches, mais de décrire les faits, de nommer ce qui est illégitime et inacceptable pour toi et ce que tu proposes pour sortir du drame. C’est aussi le moment d’envisager comment traiter la situation et éventuellement être rétabli dans ta dignité et dans ton bon droit : par exemple en allant porter plainte si nécessaire, ou en demandant un entretien avec la personne concernée ou avec un médiateur. Cette démarche a peu de chances de réussir si tu la fais tout seul. Dans la vie sociale, des médiateurs, des avocats, des syndicats, des juges ont pour mission de nous accompagner dans ces démarches. Dans la vie familiale ou amicale, il est toujours bon de chercher des personnes de confiance qui pourront, non pas prendre parti, mais faciliter la sortie d’un silence toxique et la reprise du dialogue.
ET SI L’AUTRE NE VEUT RIEN ENTENDRE
Certaines situations sont bloquées, en famille comme au travail ou dans la société, et nous n’avons pas le pouvoir ni les moyens de les débloquer. Alors que faire ?
Surtout pas souffrir en silence, se taire et subir. Les deux premières pistes évoquées à l’instant sont un travail sur nous-mêmes qui doit faire tomber notre colère, quelle que soit l’attitude de l’agresseur. Ces deux premières pistes nous permettent d’exprimer et de soigner ce qui nous fait si mal, de distinguer ce qui s’est passé et ce que ça t’a fait. En parlant avec des proches de confiance ou un professionnel de l’écoute, tu vas commencer à trouver un apaisement.
Si ton agresseur ne veut rien entendre, tu peux te défendre en mettant en œuvre certains aspects de la troisième piste : mettre par écrit, faire appel à la justice, porter plainte. Bref, il s’agit de ne pas affronter seul l’agresseur, dans un face à face toxique et dangereux. Mais faire appel à des personnes compétentes qui ont la capacité de dire le droit et de restaurer la justice.
Et seulement après tout cela, consentir au fait qu’il y a des situations qui restent ingérables, qu’il existe des personnes qui ne voudront jamais m’entendre ou s’interroger sur les responsabilités de chacun. Consentir au fait que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours.
Consentir, mais en restant fier d’avoir fait ta part et ce qui est de ta responsabilité pour te protéger, pour défendre ton droit, pour restaurer toi-même ta dignité.
Être heureux d’avoir trouvé des personnes solidaires qui t’ont soutenu dans ta démarche. Être heureux d’avoir appris à te protéger davantage la prochaine fois que tu te sentiras agressé.
Et grâce à tout cela, renoncer à la rumination où tu t’auto-intoxique en ressassant en boucle la malveillance, plutôt que te nourrir de tout ce dont tu asi été capable dans toute cette démarche et de la bienveillance reçue.
Marc THOMAS





Commentaires