Traverser l'insupportable
- Marc THOMAS
- il y a 3 heures
- 4 min de lecture
Je dédie cette émission à toutes celles et tous ceux pour qui la vie est insupportable. A cause de la misère ou de la violence, à cause des drames traversés ou de la maladie, à cause de la souffrance physique ou morale… A toutes celles et tous ceux pour qui la vie est trop lourde et n’a plus de sens.
Je n’ai pas l’intention de faire des discours consolateurs ou réconfortants face à la douleur ou à l’insupportable. Car devant quelqu’un qui souffre, les mots sont trop courts. Et celui qui souffre dit ou pense souvent : « tu ne peux pas comprendre, tu ne peux pas savoir ce que c’est ». Devant quelqu’un qui souffre, il suffit peut-être d’être là, d’être avec, main dans la main, en cœur à cœur.
C’est pourquoi je veux laisser la parole aujourd’hui à Laurence qui sait ce que c’est que la souffrance.

Laurence, tu parlais d’une personne que tu as rencontrée il y a quelques jours
Laurence : Quand on parle d’écouter la souffrance, je pense à cette dame que j’ai rencontrée dans une clique où nous venions pour soigner nos douleurs. Cette dame assise à côté de moi ne me parlait pas, mais elle parlait dans ses yeux, et moi qui vis la douleur dans mon corps depuis longtemps et très fortement, je voyais sa douleur dans ses yeux. Et elle, elle répétait : « J’ai mal ! J’ai mal… J’ai mal… », sur tous les tons, avec toutes les intonations, avec toutes les variations de volume… Elle n’avait que ces mots en bouche pour exprimer sa douleur. J’ai trouvé cela à la fois terrifiant et tellement vrai. Elle n’avait rien d’autre que ces mots là pour exprimer tout ce qu’elle ressentait. Et ce qu’on entendait, c’était tout ce qui n’était pas dit, le gouffre de tous ces mots qu’elle n’arrivait pas à dire pour se faire comprendre.
Et moi je me disais : comment ceux qui sont en face de ça pourraient trouver les mots alors que ceux qui ont mal ne trouvent pas les mots.
Et toi Laurence, tu l’as entendue à travers ta capacité d’écoute : c’était ton métier d’écouter la souffrance physique ou morale. Mais tu l’as entendue aussi à travers la souffrance que tu traverses depuis quelques années. Veux-tu nous dire quelque chose sur la manière dont tu traverses ça ?
Il y a deux choses : il y a la douleur et il y a la souffrance. la douleur, c’est quelque chose de physique auquel il faut faire face avec beaucoup d’impuissance. Et la souffrance c’est tout ce qui vient s’y greffer et qui rajoute encore de la difficulté à vivre : quand c’est chronique, quand le tunnel n’a pas de fin, les règles du jeu changent, et ça devient une expérience de vie qui ne ressemble à aucune autre.
Face à cette souffrance, tu me disais Laurence que tu as une multitude d’amis, et parmi eux quelques îlots… Avant de nous partager ce que tu as peint et écrit à tes îlots, peux-tu nous dire la différence entre amis et îlots ?
Quand la vie change, quand la douleur s’empare d’un corps et d’une vie, l’entourage change, et les amis parfois disparaissent parce qu’ils n’en étaient pas, il y en a d’autres qui apparaissent. L’entourage change de comportement. Chacun fait ce qu’il peut, soit par la fuite, soit par la présence. Chacun fait ce qu’il peut, mais c’est compliqué pour chacun. C’est compliqué aussi quand on voit les autres changer, être maladroits, ne pas dire les bonnes choses ou dire ce qu’il ne faut pas, tout ça c’est compliqué.
Certains après des années sont encore des amis : ils sont encore là, c’est la présence, ils sont profondément et sincèrement là. Parfois certains amis ne sont pas très adaptés à des situations de douleur. Mais ca reste des amis, c’est juste de la maladresse, un manque de savoir comment se comporter à ce moment-là.
Et puis il y a les îlots. Pour moi ce sont des personnes qui sont vraiment des ressources immenses. Parce qu’ils sont là ou parce qu’on sait qu’ils pourront être là, auprès desquels on peut se réfugier, peu importe l’état dans lequel on est. On n’a pas besoin de faire des efforts. On n’a pas besoin de jouer, de faire attention : on sait qu’on peut s’y poser après les tempêtes. Ce sont plus que des amis, ce sont des îlots.
Alors c’est peut-être le moment de nous lire ce que tu as écrit, avec pour titre : « Chers îlots ». Veux-tu nous dire auparavant ce que veut dire l’image que tu as dessinée et sur laquelle tu as écrit ton texte.
La douleur que je ressens, je cherche à la mettre par des mots ou par des images et des dessins. Là j’ai représenté un bout d’océan avec des houles croisées. On ne sait pas si on le voit de près comme un bout d’océan, ou si on le voit de loin comme un océan entier, mais c’est un endroit que je fréquente souvent : je suis souvent sous l’eau, je suis souvent dans l’eau, je suis souvent dans les tempêtes maritimes, et c’est à ce moment-là que j’ai besoin de mes îlots. Voilà ce que représente mon aquarelle.
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Marc THOMAS






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